Avant que le froid hivernal ne s’installe sur le camp, j’ai découvert que j’étais enceinte. Mon corps était devenu osseux à cause de la malnutrition, et mes cheveux s’éclaircissaient rapidement, mais mon corps changeait indéniablement. Bientôt, l’horrible réalité est apparue : Aurore et Séverine vivaient exactement la même chose. Trois sœurs, trois grossesses simultanées, toutes issues de la même source d’autorité.
L’atmosphère du camp s’assombrit à mesure que la nouvelle se répandait dans les baraquements. Les autres prisonniers nous regardaient avec un mélange de profonde compassion, d’horreur contenue et de soulagement d’avoir échappé à notre sort. Même les gardiens, d’ordinaire si stricts, semblaient visiblement mal à l’aise en notre présence, évitant notre regard pendant leurs activités quotidiennes. Von Steiner, en revanche, demeurait imperturbable. Par un après-midi frais de février, il nous convoqua tous les trois dans son bureau administratif principal. Nous nous tenions devant son bureau en bois verni tandis qu’il examinait et signait méthodiquement des documents officiels, sans se rendre compte de notre présence.
Finalement, il leva les yeux et s’adressa à nous en français courant.
« Vous resterez dans cet établissement pour accoucher », annonça-t-il calmement. « Les bébés seront officiellement placés sous la tutelle de l’État, et non plus sous la responsabilité de leurs parents. Ils seront immédiatement confiés à leurs familles respectives à l’intérieur du pays. Vous reprendrez vos fonctions dès que votre état de santé le permettra. »
Gynécologueobstétricien
Il n’existait aucun mécanisme de protestation ni aucun recours légal. Nous étions entièrement soumis à sa volonté administrative.
Pannes et pertes
Séverine fut la première à accoucher en avril 1943. Elle donna naissance à une fille. Le personnel de garde lui retira le bébé des bras avant que le cordon ombilical ne soit correctement coupé. Séverine pleura et hurla sans cesse pendant trois jours, finissant par perdre complètement la voix. Elle sombra alors dans un état de catatonie totale : elle refusait de s’alimenter, de communiquer et ne réagissait à aucun stimulus extérieur. Elle mourut six semaines plus tard. Le journal officiel du camp attribua sa mort au typhus, mais nous, dans les baraquements, savions qu’elle avait simplement succombé à un moral brisé.